Le 6 janvier 2018, le métropolite Hilarion de Volokolamsk a répondu aux questions de la présentatrice de télévision Ekaterina Gratcheva dans l’émission « l’Église et le monde » (« Tserkov i mir »), diffusée les samedis et les dimanches sur la chaîne « Rossia-24 ».
E. Gratcheva : Bonjour ! Vous regardez l’émission « L’Église et le monde », nous nous entretenons avec le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou. Bonjour, Monseigneur.
Le métropolite Hilarion : Bonjour, Ekaterina ! Bonjour, chers frères et sœurs !
E. Gratcheva : Vladimir Poutine a déclaré que le principal bilan de l’année 2017 a été la sortie de la crise économique, ce que confirme l’essor du tourisme. Pour la première fois, en 2017, le tourisme est en hausse. Vos échanges avec vos paroissiens vous permettent-ils de ressentir ce retour à la stabilité économique ?
Le métropolite Hilarion : J’ai du mal à en juger, les situations sont différentes selon les familles, il y en a qui n’ont jamais ressenti la récession. Il y en a d’autres, au contraire, qui sont toujours en état de récession. La crise économique se mesure selon des critères tout à fait concrets, de même que la sortie de récession répond à des critères concrets. Par exemple, le fait que la Russie ait obtenu l’an dernier une récolte de céréales jamais vue dans l’histoire. Je pense que c’est en soi un critère très important. La politique de sanctions qui devait étouffer la Russie permet en fait de libérer des ressources pour le marché intérieur. Cela permet une hausse de l’industrie, le développement de l’entreprenariat, de l’agriculture. Ce sont des critères très positifs. Une fois de plus, notre pays et nos peuples démontrent leur capacité à s’unir, à travailler et à parvenir à d’excellents résultats même dans un contexte défavorable en politique étrangère.
E. Gratcheva : De fait, l’année écoulée a aussi été marquée par la prolongation « automatique » des sanctions de l’Occident contre notre pays. Ces sanctions ont touché des domaines étrangers à la politique : le sport, la musique, la jeunesse. La concurrente russe n’a pas pu participer à l’Eurovision. Nos sportifs participeront aux Jeux olympiques en Corée du Sud sous un drapeau neutre. Notre pays doit-il réagir à cette prolongation automatique des limites qu’on lui impose ?
Le métropolite Hilarion : Notre pays réagit déjà à la prolongation automatique des sanctions. Mais il me semble que la meilleure réaction, c’est justement ce développement de l’économie et de l’agriculture qu’on observe actuellement. Nous devons comprendre que nous avons nos propres ressources, des forces et des capacités qu’il faut utiliser au maximum. Je pense que le fait qu’il y ait désormais sur le marché beaucoup plus de produits fabriqués en Russie est vraiment très positif. Le pays sort bel et bien de la récession.
E. Gratcheva : Pour l’Église orthodoxe russe, l’évènement clé de l’année a été le Concile épiscopal qui s’est réuni à Moscou et a rassemblé un nombre record de participants. Il a aussi été marqué par la lettre de l’ex-métropolite Philarète de Kiev, adressée au patriarche Cyrille. A votre avis, à quelles conditions le schisme en Ukraine pourrait cesser, et que doivent faire les deux côtés pour y parvenir ?
Le métropolite Hilarion : Je pense que si nous énonçons haut et fort nos conditions préalables, le dialogue a peu de chance de jamais commencer.
Nous avons reçu une lettre de l’ancien métropolite Philarète. Elle nous a semblé contenir des sentiments sincères. Elle contenait une demande de pardon et la demande de prendre des mesures pour la restauration de la situation canonique.
Nous avons répondu à cette lettre en créant une commission pour le dialogue avec la structure que préside son auteur. Mais, le lendemain, celui-ci a tenu une conférence de presse, durant laquelle il a pratiquement désavoué sa lettre. Ensuite, les dirigeants de cette structure se sont réunis, ont pris toute une série de résolutions destinées à justifier l’envoi de cette lettre. Il en ressort que ce ne sont pas eux, qui ont besoin du dialogue, mais nous, le Patriarcat de Moscou, car ce serait nous qui ne pouvions pas reconnaître le « Patriarcat de Kiev » comme une structure ecclésiale à part entière. Ce serait pour que nous prenions conscience de l’injustice de notre position que le dialogue serait nécessaire.
Nous sommes toujours prêts à dialoguer, bien que je pense que l’exposé préalable de conditions et de positions destiné à je ne sais qui, à la presse, aux dirigeants politique d’un pays ou de l’autre, ne contribuera guère au dialogue. Si nous voulons vraiment dialoguer, il faut s’asseoir à la table des négociations et discuter. Sans éclabousser la presse de nos discussion, mais parler d’abord « de bouche à bouche », comme dit l’Écriture sainte, parler à cœur ouvert, étudier les différends qui se sont accumulés, quels sont les points de discorde, réfléchir pour voir si nous pouvons vraiment mettre fin au schisme, ou si nos positions restent incompatibles.
E. Gratcheva : Monseigneur, quels évènements de l’année 2017 considérez-vous comme historiques pour l’Église orthodoxe russe ?
Le métropolite Hilarion : Je pense que le principal évènement de l’année écoulée a été la venue en Russie des reliques de saint Nicolas. Cet évènement a été possible grâce à un autre évènement historique, la première rencontre de l’histoire entre un pape de Rome et un patriarche de Moscou.
Cet évènement a eu un immense retentissement pour notre Église, parce que saint Nicolas, bien qu’il ait vécu au IV siècle, dans un pays très éloigné, est le saint le plus connu des Russes, le plus vénéré. Il n’y a pas d’église en Russie où il n’y ait une icône de saint Nicolas. Je pense que la majorité absolue des foyers et des familles chrétiennes ont une icône de saint Nicolas.
E. Gratcheva : Il ne reste que quelques semaines avant les élections présidentielles. Dans un contexte où il n’y a plus de bulletin « contre tous », certains candidats exploitent justement cette position dans leur campagne. J’aimerais connaître votre opinion : faut-il à nouveau proposer un bulletin « contre tous » ? Qu’en pensez-vous ?
Le métropolite Hilarion : Je ne saurais dire sur quels critères s’appuie la Commission électorale centrale lorsqu’elle ajoute ce bulletin, ou lorsqu’elle le supprime. Mais il me semble que voter « contre tous », c’est une position très étrange. De même que se présenter sous l’étendard « je suis contre tous ».
Nous attendons des candidats au poste présidentiel qu’ils puissent avant tout présenter un programme positif, qu’ils nous disent ce qu’ils feront s’ils sont élus présidents. Certes, celui qui a déjà été président et qui a déjà prouvé sa capacité à tenir les engagements pris pendant sa campagne, part avec un avantage certain.
Nous avons tous en mémoire l’éclatante campagne du futur président Trump, comment, grâce à sa rhétorique, à ses discours, à une campagne très habile, il a gagné les élections. Mais ce qu’il a fait au poste de président durant l’année écoulée a été une série de surprises aussi bien pour ses électeurs que pour ses opposants. Nous sommes très mitigés sur le bilan de son action l’année dernière.
E. Gratcheva : L’année dernière restera aussi, malheureusement, dans les mémoires, pour des raisons moins joyeuses, car il y a des statistiques qui affligent. La Russie, d’après le bilan de l’année 2017, occupe la 3e place dans le monde pour le nombre de nouvelles infections VIH. Quelle est finalement la position de l’Église sur cette maladie, pourquoi le Concile épiscopal a-t-il supprimé le fait d’être porteur du VIH des causes suffisantes pour la dissolution d’un mariage religieux ?
Le métropolite Hilarion : Dans les Fondements de la doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe, un document adopté par le Concile épiscopal de l’an 2000, plusieurs maladies vénériennes et le SIDA sont énumérés parmi les causes pour lesquelles un mariage religieux peut être dissous (je souligne, peut être dissous, et non doit être dissous). Au l’époque, nous savions peu de choses sur le SIDA, sur le VIH, sur ses modes de transmission, et on pensait couramment, comme on le pense encore aujourd’hui, que le SIDA, comme les maladies vénériennes, est uniquement la conséquence d’une vie sexuelle désordonnée.
Aujourd’hui, il est clair que le VIH peut être transmis autrement. Dans bien des cas, il n’y a pas de lien direct entre la morale personnelle et cette maladie. Nous avons beaucoup discuté de ce thème au Concile épiscopal. Plusieurs hiérarques ont fait des études de médecine, certains hiérarques ont travaillé avec des malades infectés par le virus. Ils ont expliqué aux membres du Concile épiscopal ce que c’est que l’infection par le VIH, comment se comporter envers les malades. Il a été décidé d’exclure le SIDA des causes ou des prétextes au divorce. Avant tout parce que l’Église a souci de tout homme, notamment de ceux qui sont atteints de différentes maladies ou infirmités. De plus, l’Église a le souci de l’intégrité des familles.
E. Gratcheva : Monseigneur, la veille de Noël, nos téléspectateurs posent beaucoup de questions sur cette fête et sur la personne de Jésus Christ. L’une de ces questions est : « L’homme moderne se caractérise par son rationalisme. Peut-on croire en Jésus comme maître de morale, maître à penser, sans tenir compte des miracles ? Ou bien est-il impossible d’être chrétien sans croire aux miracles ? »
Le métropolite Hilarion : Je pense que le christianisme n’est pas concevable sans la foi aux miracles. Il suffit d’ouvrir l’Évangile, n’importe lequel des quatre, pour constater que les miracles de Jésus Christ occupent une grande partie du récit.
Au siècle du rationalisme, notamment en Allemagne, au XIX siècle, il y a eu plusieurs tentatives pour créer ce que Kant a appelé la religion dans les limites de la raison pure. Dans l’un de ses traités, Kant dit que la foi aux miracles est contraire à cette religion de l’homme éclairé : si les états admettaient autrefois les miracles, ils ne les admettent plus aujourd’hui. Comme si les miracles dépendaient de la volonté des gouvernements.
A la même époque, Friedrich Georg Hegel a écrit sa « Vie de Jésus », qui suit le récit évangélique en omettant tous les miracles de Jésus Christ, présenté uniquement comme comme un maître de morale. Renan suit la même ligne dans sa célèbre « Vie de Jésus ».
En Russie, Léon Tolstoï s’est inscrit dans ce courant, ce qui lui valut finalement d’être excommunié. L’Église a été forcée de constater que la doctrine prêchée par Tolstoï n’était pas le christianisme. Le christianisme ne croit pas seulement en un Jésus Christ maître à penser, elle ne voit pas seulement en Lui un prophète, mais elle Le reconnaît comme Dieu et Sauveur, comme Dieu incarné, comme Dieu fait homme. C’est pourquoi la Nativité du Christ est l’une des deux principales fêtes de l’Église chrétiennes, au même titre que la Résurrection du Christ, qui a été pour les apôtres le principal témoignage de ce que Jésus Christ n’était pas seulement un homme, mais Dieu et homme en une seule personne.
E. Gratcheva : Monseigneur, nos téléspectateurs ont su, grâce aux précédentes émissions, que vous étiez un utilisateur assidu des supports électroniques. Vous ne vous êtes pas offert l’iPhone 10, cette année ? Quels sont les cadeaux les plus insolites qu’on vous ait faits à Noël ?
Le métropolite Hilarion : Non, je ne me suis pas offert l’iPhone 10. Je me sers du même iPhone depuis quelques années. Pour autant que je sache, c’est un iPhone 6. Pour l’instant, il me sert envers et contre tout. Je ne vois pas l’utilité de le changer, mais cette année j’ai changé d’ordinateur, car le mien m’avait aussi servi plusieurs années. Je me sers beaucoup de l’ordinateur : j’y écris mes livres, des articles, je m’en sers pour ma correspondance professionnelle. C’est pourquoi mes ordinateurs s’usent vite.
E. Gratcheva : Regardez-vous des films sur ordinateur ?
Le métropolite Hilarion : Cela m’arrive, bien que je regarde très rarement des films. Durant l’année, je dois en voir cinq ou six. La plupart du temps, c’est parce qu’un me parle d’un film et je dois donner mon avis ; parfois ce sont les metteurs en scène qui me demandent d’écrire une recension sur tel ou tel film.
E. Gratcheva : Quels sont les cinq films que vous avez regardé en 2017, Monseigneur ?
Le métropolite Hilarion : Cette année, à la demande des metteurs en scène, je suis allé voir le film de Kontchalovski « Le Paradis », le film d’Outchitel « Mathilde », et, de moi-même j’ai regardé « Silence » de Martin Scorcèse, sur les débuts de la mission chrétienne au Japon. J’ai regardé plusieurs fois « Au crépuscule du jour », parce qu’il m’a beaucoup plu. C’est un film réalisé d’après le livre d’un prix Nobel de littérature. J’ai aussi regardé le dernier film de Zviaguintsev, « Le désamour ».
E. Gratcheva : Voilà qui est très intéressant. Merci de cet entretien. Joyeux Noël !
Le métropolite Hilarion : Merci, Ekaterina ! Je vous présente aussi tous mes vœux, ainsi qu’à nos téléspectateurs. Que la lumineuse fête de la Nativité du Christ apporte la joie à chaque foyer !
Dans la seconde partie de l’émission, le métropolite Hilarion a répondu aux questions des téléspectateurs postées sur le site de l’émission.
Question : Quelles preuves avons-nous que le Christ est bien un personnage historique ? En dehors de l’Évangile, naturellement.
Le métropolite Hilarion : Jésus est mentionné par des historiens romains : Tacite, Suétone et Pline le Jeune. Chacun d’eux mentionne le Christ et les chrétiens dans différents contextes. Aucun ne semble mettre en doute l’historicité de Jésus Christ.
Dans les « Antiquités juives », l’historien romain d’origine juive Joseph Flavien consacre aussi tout un paragraphe à Jésus Christ.
Mais le plus grand témoignage de l’existence du Christ comme personnage historique, ce sont les quatre Évangiles. Les quatre Évangiles, ce sont quatre documents différents, écrits sur la base d’au moins quatre témoignages. Ils se recoupent sur certains points, ils se complètent sur d’autres, ils se contredisent parfois sur certains détails, ce qui n’est qu’une preuve de plus de leur authenticité. Si les quatre auteurs s’étaient mis d’accord, ils auraient fait en sorte qu’il n’y ait aucune divergence entre leurs textes. Or, des divergences il y en a, mais elles ne sont jamais essentielles. Les quatre auteurs affirment que Jésus Christ est une personne historique. Ils insèrent ce personnage dans un contexte chronologique et géographique très précis. Ils disent à quel moment Il a commencé à prêcher, quand Il a été crucifié, sous quel préfet romain en Judée. Ils apportent différentes précisions circonstancielles qu’il aurait été difficile d’inventer. La quantité de témoignages accumulés dans les Évangiles, ainsi que la quantité de manuscrits des Évangiles qui nous sont parvenus témoignent éloquemment de l’historicité de la personne de Jésus Christ.
Il suffit de dire qu’on connaît aujourd’hui plus de 5500 manuscrits de l’Évangile datant de l’Antiquité. Il n’y a aucune autre source historique dont on ait, même de loin, une telle quantité de manuscrits. Il n’y a pas d’autre personnalité antique dont il ait été conservé autant de témoignages.
De l’existence du grand philosophe Socrate témoignage un seul homme, le philosophe Platon. Pourtant, d’après le témoignage, la description de Platon et sa présentation de la doctrine de Socrate, on se représente cette personnalité. Quelques autres témoignages viennent confirmer l’historicité de sa personne. Mais les documents ayant conservé des témoignages sur Socrate sont incomparablement moins nombreux que les documents littéraires témoignant de Jésus Christ. C’est pourquoi, l’ensemble de ces témoignages, aussi bien évangéliques qu’émanant d’autres sources permet d’affirmer de façon convaincante que Jésus Christ est bien un personnage historique.
J’aimerais terminer cette émission en citant saint Paul, dans sa première épître aux Corinthiens : « Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (I Co 1, 23).
Bon courage à tous, que le Seigneur vous garde !