{"id":139416,"date":"2016-12-01T15:43:05","date_gmt":"2016-12-01T12:43:05","guid":{"rendered":"https:\/\/mospat.ru\/?p=139416"},"modified":"2016-12-14T19:06:05","modified_gmt":"2016-12-14T16:06:05","slug":"%d0%bf%d0%b5%d1%82%d1%80-%d0%b8%d0%bb%d1%8c%d0%b8%d1%87-%d1%87%d0%b0%d0%b9%d0%ba%d0%be%d0%b2%d1%81%d0%ba%d0%b8%d0%b9-%d0%b8-%d1%81%d0%b5%d0%b3%d0%be%d0%b4%d0%bd%d1%8f%d1%88%d0%bd%d0%b8%d0%b5-%d0%bf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/2016\/12\/01\/news139416\/","title":{"rendered":"PETR TCHA\u00cfKOVSKI ET LES PROBLEMES DU CHANT D\u2019EGLISE AUJOURD\u2019HUI"},"content":{"rendered":"<p><em>Expos\u00e9 du m\u00e9tropolite Hilarion de Volokolamsk au premier Rassemblement des chefs de ch\u0153ur (1<sup>er<\/sup> d\u00e9cembre 2016, Moscou, Salle des conciles de l\u2019\u00e9glise du Christ Sauveur).<\/em><\/p>\n<p>Saintet\u00e9, \u00c9minences, Excellences, chers p\u00e8res, fr\u00e8res et s\u0153urs, participants de ce rassemblement, le premier de l\u2019histoire r\u00e9cente de notre \u00c9glise.<\/p>\n<p>J\u2019ai ici le premier tome de la cinqui\u00e8me s\u00e9rie des \u0152uvres compl\u00e8tes de Petr Ilitch Tcha\u00efkovski, qui contient la partition de sa \u00ab\u00a0Liturgie de saint Jean Chrysostome\u00a0\u00bb pour ch\u0153ur mixte \u00e0 quatre voix. J\u2019ai le bonheur d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 le r\u00e9dacteur de ce tome. En pr\u00e9parant l\u2019\u00e9dition, j\u2019ai b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une occasion unique, celle de prendre connaissance du manuscrit de la \u00ab\u00a0Liturgie\u00a0\u00bb de Tcha\u00efkovski, de le comparer aux \u00e9ditions faites de son vivant, et aux \u00e9ditions suivantes. En m\u00eame temps, j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 le patrimoine \u00e9pistolaire du grand compositeur. Ce qu\u2019il \u00e9crit de la musique sacr\u00e9e a conserv\u00e9 toute son actualit\u00e9.<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la musique sacr\u00e9e comme genre musical \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre, non seulement en Russie, mais en Europe, comme auteur de quatre symphonies, de cinq op\u00e9ras, de concertos pour instruments solo, de trois quatuors, de plusieurs recueils de romances et de pi\u00e8ces pour piano, de chorals compos\u00e9s sur des textes profanes. En neuf ans, de 1878 \u00e0 1887, il compose la \u00ab\u00a0Liturgie\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0Vigiles nocturnes\u00a0\u00bb, un cycle de neuf pi\u00e8ces de musique religieuse et le choral \u00ab\u00a0L\u2019ange s\u2019exclama\u00a0\u00bb. Durant toutes ces ann\u00e9es, Tcha\u00efkovski est en recherche spirituelle. Ses lettres et ses carnets intimes abondent en r\u00e9flexions sur le sens de la vie, sur Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Tcha\u00efkovski et la religion<\/strong><\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski grandit dans un climat orthodoxe. La lign\u00e9e de sa m\u00e8re avait compt\u00e9 plusieurs pr\u00eatres. Son parrain, qui lui enseigna aussi le cat\u00e9chisme et le russe, \u00e9tait le p\u00e9dagogue et ethnographe Vassili Blinov, archipr\u00eatre de la cath\u00e9drale de l\u2019Annonciation de Kamsko-Votkinsk.<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski acquit l\u2019exp\u00e9rience du chant liturgique et certaines connaissances de l\u2019ordo \u00e0 la chapelle de l\u2019\u00c9cole imp\u00e9riale de droit. Durant ses neuf ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes, Tcha\u00efkovski chanta dans la chorale de l\u2019\u00c9cole, sous la direction du grand chef de ch\u0153ur et compositeur, Gabriel Lomakine.<\/p>\n<p>Des ann\u00e9es plus tard, Tcha\u00efkovski d\u00e9crivit ainsi cette p\u00e9riode de sa vie dans une lettre \u00e0 la baronne N. von Meck, dat\u00e9e des 24-25 novembre 1879, \u00e0 propos de la f\u00eate de sainte Catherine\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 J\u2019ai gard\u00e9 de ce jour le souvenir de la f\u00eate \u00e0 l\u2019\u00c9cole\u00a0! Je ne sais pas ce qu\u2019il en est maintenant, mais de mon temps, pour la Sainte-Catherine, le m\u00e9tropolite venait c\u00e9l\u00e9brer la liturgie<a name=\"_ftnref1\"><\/a> <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Nous commencions \u00e0 nous pr\u00e9parer \u00e0 cette solennit\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e scolaire. De mon temps, il y avait de bons chantres. Jeune gar\u00e7on, j\u2019\u00e9tais un excellent soprano, et, pendant plusieurs ann\u00e9es de suite, j\u2019ai tenu la premi\u00e8re voix dans le trio chant\u00e9 par trois gar\u00e7ons dans le sanctuaire, pendant les offices pontificaux, au d\u00e9but et \u00e0 la fin de l\u2019office. La liturgie, en particulier l\u2019office \u00e9piscopal, produisait alors sur moi\u2026 une profonde impression po\u00e9tique. Et de fait, si l\u2019on suit attentivement l\u2019office, on ne peut ne pas \u00eatre touch\u00e9 et frapp\u00e9 de cette merveilleuse c\u00e9r\u00e9monie religieuse. Comme j\u2019\u00e9tais fier, alors, de participer \u00e0 l\u2019office par mon chant\u00a0! Comme j\u2019\u00e9tais heureux, lorsque le m\u00e9tropolite nous remerciait de nos chants et nous b\u00e9nissait\u00a0! Ensuite, on nous pla\u00e7ait g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la table du m\u00e9tropolite et du prince Oldenbourg. Apr\u00e8s quoi, on nous laissait rentrer chez nous\u00a0: quel d\u00e9lice de rentrer chez soi et de raconter fi\u00e8rement aux gens de la maison nos exploits de chantres, et de se pr\u00e9valoir de l\u2019attention bienveillante du m\u00e9tropolite\u00a0! Nous gardions toute l\u2019ann\u00e9e le souvenir de cette merveilleuse journ\u00e9e et souhaitions qu\u2019elle revienne au plus vite.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019un des enseignants favoris de Tcha\u00efkovski \u00e0 l\u2019\u00c9cole de droit \u00e9tait Mikha\u00efl Bogoslovski, \u00e9crivain spirituel, professeur \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de th\u00e9ologie de Saint-P\u00e9tersbourg, plus tard protopresbytre de la cath\u00e9drale de la Dormition de Moscou. Tcha\u00efkovski le rencontra \u00e0 plusieurs reprises, il achetait ses \u0153uvres qu\u2019il conservait ensuite dans sa biblioth\u00e8que personnelle.<\/p>\n<p>Durant toute sa vie, Tcha\u00efkvoski conserva le profond sentiment religieux dont il s\u2019\u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9 dans son enfance et dans sa jeunesse. Dans une lettre \u00e0 N. von Meck du 16 mars 1881, le compositeur r\u00e9fl\u00e9chit\u00a0: \u00ab\u00a0O, si les hommes pouvaient \u00eatre des chr\u00e9tiens non seulement de forme, mais selon l\u2019essence, s\u2019ils \u00e9taient tous p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s des simples v\u00e9rit\u00e9s de la morale chr\u00e9tienne, qui contiennent toute la v\u00e9rit\u00e9 de la vie\u00a0! H\u00e9las, cela ne sera jamais, car adviendrait alors le royaume du bien \u00e9ternel et parfait, alors que nous sommes imparfaits par l\u2019organisation de notre nature, et la notion de bien n\u2019est concevable que dans le sens d\u2019envers du mal\u2026 Avons-nous le droit de r\u00e9pondre au mal par le mal\u00a0? Non\u00a0! Nous ne pouvons que r\u00e9p\u00e9ter avec le Christ\u00a0: \u00ab\u00a0Seigneur, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu\u2019ils font\u00a0! \u00bb<\/p>\n<p>Il explique ensuite l\u2019importance de la foi religieuse dans sa vie\u00a0: \u00ab\u00a0Dans ma t\u00eate, tout est sombre. Et il ne peut en \u00eatre autrement avec ces questions insolubles pour un esprit faible, comme la mort, le but et le sens de la fin, y a-t-il ou non une vie apr\u00e8s la mort\u00a0; par contre, la lumi\u00e8re de la foi, p\u00e9n\u00e8tre de plus en plus dans mon \u00e2me. Oui, cher ami, je sens que je me tourne de plus en plus vers cet unique rempart contre tous nos malheurs. Je sens que je commence \u00e0 \u00eatre capable d\u2019aimer Dieu, ce \u00e0 quoi je n\u2019\u00e9tais pas apte avant. Je doute encore, je tente encore parfois d\u2019expliquer l\u2019inexplicable \u00e0 l\u2019aide de ma faible et pauvre intelligence, mais la voix de la v\u00e9rit\u00e9 divine me parvient de plus en plus forte. Je trouve d\u00e9j\u00e0 souvent un plaisir inexplicable \u00e0 m\u2019incliner devant la sagesse imp\u00e9n\u00e9trable, mais indubitable, \u00e0 mon avis, de Dieu. Je Le prie souvent en pleurant (o\u00f9 est-Il, qui est-Il\u00a0? Je ne sais pas, mais je sais qu\u2019Il existe). Et je Lui demande de me donner l\u2019humilit\u00e9 et l\u2019amour, je Le prie de me pardonner et de me faire entendre raison. Surtout, je r\u00e9p\u00e8te avec d\u00e9lice\u00a0: Seigneur, que Ta volont\u00e9 soit faite, car je sais que Sa volont\u00e9 est sainte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame lettre, Tcha\u00efkovski reconna\u00eet qu\u2019il discerne dans sa vie la main de Dieu, lui indiquant la voie et le gardant des dangers\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi la volont\u00e9 sup\u00e9rieure tient-elle \u00e0 me prot\u00e9ger moi, je ne sais pas. Je veux \u00eatre humble et ne pas me consid\u00e9rer comme un \u00e9lu, car Dieu aime \u00e9galement toutes Ses cr\u00e9atures. Je sais seulement que Dieu me garde, et je verse souvent des larmes de reconnaissance pour toutes Ses mis\u00e9ricordes infinies. Mais cela ne suffit pas. Je veux m\u2019habituer \u00e0 penser que si des malheurs m\u2019atteignent, ils doivent servir \u00e0 mon bien. Je veux aimer Dieu toujours\u00a0: lorsqu\u2019Il m\u2019envoie le bonheur, et lorsque vient le temps des \u00e9preuves. Car il doit bien exister quelque part, ce royaume du bonheur \u00e9ternel, auquel nous aspirons vainement sur la terre. Viendra l\u2019heure o\u00f9 toutes les questions auxquelles ne peut r\u00e9pondre notre intelligence seront r\u00e9solues. Nous comprendrons alors pourquoi Dieu trouve n\u00e9cessaire de nous envoyer des \u00e9preuves. Je veux croire qu\u2019il y a une vie \u00e0 venir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En 1884, p\u00e9riode de qu\u00eate morale, Tcha\u00efkovski, cherchant des r\u00e9ponses aux \u00ab\u00a0fatales questions de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, \u00e9crit \u00e0 M. A. Balakirev\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 Comme j\u2019aimerais que cette illumination qui est intervenue dans votre \u00e2me descende aussi sur moi&#8230; Plus que jamais, j\u2019ai soif de trouver qui\u00e9tude et appui en Christ. Je vais prier pour que la foi en Lui s\u2019affermisse en moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La m\u00eame ann\u00e9e, Tcha\u00efkovski prend connaissance de deux ouvrages de L\u00e9on Tolsto\u00ef, <em>Confession<\/em> et <em>Quelle est ma foi\u00a0?<\/em>. En 1884, il avoue, dans une lettre \u00e0 N. F. von Meck\u00a0: \u00ab\u00a0Avez-vous lu, cher ami, la \u00ab\u00a0Confession\u00a0\u00bb du comte L\u00e9on Tolsto\u00ef\u00a0? \u2026 Elle m\u2019a fait une impression d\u2019autant plus forte, que je connais bien les tourments du doute et de la tragique perplexit\u00e9 par lesquels est pass\u00e9 Tolsto\u00ef, et qu\u2019il d\u00e9crit si bien dans sa \u00ab\u00a0Confession\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb Cependant, quoique s\u00e9duit par les id\u00e9es de Tolsto\u00ef, Tcha\u00efkovski n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 adepte du \u00ab\u00a0Tolsto\u00efsme\u00a0\u00bb. Jusqu\u2019\u00e0 la fin de ses jours, il s\u2019est consid\u00e9r\u00e9 comme chr\u00e9tien orthodoxe.<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski se r\u00e9f\u00e9rait constamment \u00e0 la Bible. En plein travail sur l\u2019op\u00e9ra \u00ab\u00a0L\u2019Enchanteresse\u00a0\u00bb, il \u00e9crit le 22 f\u00e9vrier 1886 dans son journal\u00a0: \u00ab\u00a0Quel ab\u00eeme infiniment profond s\u00e9pare l\u2019Ancien du Nouveau Testament. Je lis les psaumes de David, et je ne comprends pas, d\u2019une part, pourquoi ils sont si hautement estim\u00e9s d\u2019un point de vue artistique, d\u2019autre part, quel rapport peuvent-ils avoir avec l\u2019\u00c9vangile. David est un homme de ce monde. Il s\u00e9pare le genre humain en deux parties in\u00e9gales\u00a0: les impies d\u2019un c\u00f4t\u00e9 (l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9), et les juste de l\u2019autre, \u00e0 la t\u00eate desquels il se place lui-m\u00eame. Dans chaque psaume, il appelle l\u2019ire divine sur les impies et la r\u00e9compense pour les justes. Mais ch\u00e2timent et r\u00e9compenses sont terrestres\u00a0: les p\u00e9cheurs seront \u00e9radiqu\u00e9s, les justes profiteront de tous les biens terrestres. Comme cela ressemble peu au Christ, qui priait pour ses ennemis, qui ne promettait pas \u00e0 ses proches les biens terrestres, mais le royaume c\u00e9leste. Quelle infinie po\u00e9sie, quel amour, touchant jusqu\u2019aux larmes, et quelle compassion envers les hommes dans ces paroles\u00a0: \u00ab\u00a0Venez \u00e0 moi vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai\u00a0!\u00a0\u00bb Tous les psaumes de David ne sont rien compar\u00e9s \u00e0 ces simples paroles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Six mois plus tard, le compositeur, relisant la Bible, souligne dans l\u2019\u00c9vangile selon saint Mathieu le verset\u00a0: \u00ab\u00a0J\u00e9sus dit alors\u00a0: \u00ab\u00a0Laissez les petits enfants et ne les emp\u00eachez pas de venir \u00e0 moi\u00a0; car c\u2019est \u00e0 leurs pareils qu\u2019appartient le Royaume des cieux\u00a0\u00bb (Mt 19, 14). Il note en marge\u00a0: \u00ab\u00a0Le venez \u00e0 moi vous tous qui peinez \u2026\u00a0\u00bb etc m\u2019\u00e9meut plus que tout dans l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski ne se contentait pas de lire la Bible. A en juger par les multiples dates et notes inscrites dans le livre apr\u00e8s chaque lecture, il la \u00ab\u00a0travaillait\u00a0\u00bb de fa\u00e7on syst\u00e9matique. Son exemplaire de travail de l\u2019\u00c9criture sainte comporte 75 dates\u00a0: la premi\u00e8re remonte au 11 septembre 1885\u00a0; la derni\u00e8re se rapporte au 3 f\u00e9vrier 1892.<\/p>\n<p>Le sentiment religieux de Tcha\u00efkovski \u00e9tait sinc\u00e8re et chaleureux. A la diff\u00e9rence de nombreux artistes de son temps, il n\u2019\u00e9tait pas simplement croyant\u00a0: il \u00e9tait pratiquant, allait \u00e0 l\u2019\u00e9glise dans diff\u00e9rentes villes de Russie, d\u2019Europe, fr\u00e9quentant m\u00eame des paroisses de campagne. Il fut toujours \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par l\u2019office orthodoxe, sa profonde po\u00e9sie int\u00e9rieure et sa beaut\u00e9. Dans une lettre \u00e0 N. von Meck, dat\u00e9e du 23 novembre 1877, Tcha\u00efkovski avoue\u00a0: \u00ab\u00a0Je per\u00e7ois l\u2019\u00e9glise tout \u00e0 fait autrement que vous. Elle a conserv\u00e9 pour moi beaucoup de son charme po\u00e9tique. J\u2019assiste tr\u00e8s souvent \u00e0 la liturgie. La Liturgie de Jean Chrysostome est, \u00e0 mon avis, l\u2019une des plus grandes \u0153uvres artistiques qui soient\u2026 J\u2019aime aussi beaucoup les vigiles. M\u2019en aller le samedi dans quelque petite \u00e9glise ancienne, me tenir dans la p\u00e9nombre emplie de l\u2019odeur de l\u2019encens\u00a0; plonger en moi-m\u00eame et y chercher les r\u00e9ponses aux \u00e9ternelles questions\u00a0: \u00e0 quoi bon, quand, o\u00f9, pourquoi\u00a0; sortir de mes pens\u00e9es lorsque le ch\u0153ur chante \u00ab\u00a0Depuis ma jeunesse, les passions me combattent\u00a0\u00bb et me laisser aller \u00e0 l\u2019influence de l\u2019attrayante po\u00e9sie de ce psaume\u00a0; \u00eatre soulev\u00e9 d\u2019un calme enthousiasme lorsque s\u2019ouvrent les portes royales et que retentit\u00a0: \u00ab\u00a0Louez le Seigneur depuis les cieux\u00a0!\u00a0\u00bb. J\u2019aime \u00e9norm\u00e9ment tout cela, voil\u00e0 l\u2019un de mes plus grands plaisirs\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le 9 f\u00e9vrier 1878, quelques mois avant de commencer \u00e0 travailler sur la Liturgie, il \u00e9crit \u00e0 N. von Meck\u00a0: \u00ab\u00a0Je pense que mes sympathies pour l\u2019orthodoxie, dont l\u2019aspect th\u00e9orique a depuis longtemps \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 une critique mortelle pour lui, d\u00e9pend \u00e9troitement de mon amour inn\u00e9 pour tout ce qui est russe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski fait souvent part \u00e0 N. von Mekk des impressions que lui laisse la participation aux c\u00e9l\u00e9brations liturgiques. Le 12 juin 1878, il \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Hier matin, j\u2019\u00e9tais au quartier du Podol, j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 l\u2019office pontifical au monast\u00e8re et en ai retir\u00e9 une impression extr\u00eamement forte, aussi bien de l\u2019\u00e9glise que du service lui-m\u00eame, extraordinairement beau. En assistant \u00e0 un office comme celui-l\u00e0, on saisit l\u2019immense puissance qu\u2019exerce la religion sur le peuple. Elle remplace pour lui ce que nous trouvons dans l\u2019art, dans la philosophie, dans la science. Elle permet aux pauvres gens de s\u2019\u00e9lever de temps \u00e0 autre \u00e0 la conscience de leur dignit\u00e9 humaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski admirait aussi les offices de la Laure des Grottes de Kiev o\u00f9, selon lui, on chantait admirablement. Comparant la liturgie orthodoxe \u00e0 la liturgie catholique, il accordait sa pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la premi\u00e8re. Dans une lettre \u00e0 N. von Meck, \u00e9crite \u00e0 Rome le 13 d\u00e9cembre 1879, il \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est No\u00ebl, ici, aujourd\u2019hui. Ce matin, nous sommes all\u00e9es \u00e0 la basilique Saint-Pierre et avons entendu la messe solennelle. Quelle majest\u00e9 colossale a cette cath\u00e9drale\u00a0! Il y avait beaucoup de monde, mais par rapport aux dimensions \u00e9normes de cette magnifique \u00e9glise, la foule ressemblait \u00e0 un mis\u00e9rable petit groupe en mouvement. Des messes basses \u00e9taient c\u00e9l\u00e9br\u00e9es dans toutes les innombrables chapelles lat\u00e9rales, des pr\u00eatres portant les Dons, suivis d\u2019une petite procession, passaient sans arr\u00eat dans toutes les directions. Tout ceci \u00e9tait plein de mouvement, pittoresque, beau. Mais j\u2019aime malgr\u00e9 tout mille fois plus notre liturgie orthodoxe, o\u00f9 tous ceux qui sont dans l\u2019\u00e9glise voient et entendent la m\u00eame chose, o\u00f9 toute la paroisse assiste \u00e0 la liturgie, au lieu d\u2019aller et venir d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre. C\u2019est moins pittoresque, mais plus touchant et plus solennel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Tcha\u00efkovski aimait particuli\u00e8rement les offices monastiques, ainsi qu\u2019assister aux c\u00e9l\u00e9brations \u00e0 la cath\u00e9drale de la Dormition du Kremlin de Moscou et \u00e0 l\u2019\u00e9glise du Christ Sauveur. Dans une lettre \u00e0 M. Tcha\u00efkovski, il \u00e9crit le 12 avril 1884, pendant la Semaine sainte\u00a0: \u00ab\u00a0Suis all\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9paration des saintes huiles, \u00e0 la procession de l\u2019\u00e9pitaphion \u00e0 la cath\u00e9drale de la Dormition, \u00e0 la liturgie pascale au Sauveur, aux v\u00eapres du premier jour de P\u00e2ques et \u00e0 beaucoup d\u2019autres offices au m\u00eame endroit. J\u2019en ai ressorti une impression de douce paix, de splendeur, de beaut\u00e9\u2026\u00a0\u00bb Ce passage montre que Tcha\u00efkovski a assist\u00e9 \u00e0 pratiquement tous les offices de la Semaine Sainte et de la Semaine radieuse, tous les jours, matin et soir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Tcha\u00efkovski et le chant d\u2019\u00e9glise<\/strong><\/p>\n<p>En tant que compositeur de musique profane, Tcha\u00efkovski percevait la musique sacr\u00e9e avant tout d\u2019un point de vue esth\u00e9tique. L\u2019\u00e9tat du chant religieux en Russie ne le satisfaisait pas\u00a0: \u00ab\u00a0Je reconnais que Bortnianski, Berezovski et d\u2019autres ont quelques qualit\u00e9s, \u00e9crivait-il \u00e0 N. von Meck, mais pourtant, comme leur musique est peu en harmonie avec le style byzantin de l\u2019architecture et des ic\u00f4nes, avec la structure de l\u2019office orthodoxe dans son ensemble\u00a0!\u00a0\u00bb Dans une autre lettre, Tcha\u00efkovski donne un avis encore plus tranch\u00e9 sur Bortnianski et les autres compositeurs de l\u2019\u00e9cole italienne\u00a0: \u00ab\u00a0Votre question sur la musique religieuse russe touche un point sensible\u2026 La technique de Bortnianski est enfantine, routini\u00e8re, mais c\u2019est n\u00e9anmoins le seul des compositeurs de musique sacr\u00e9e qui en avait une. Tous ces Vedels, Dekhterevs, etc, aimait la musique \u00e0 leur fa\u00e7on, mais ils \u00e9taient compl\u00e9tement ignorants et leur compositions ont fait tant de mal \u00e0 la Russie que cent ans ne suffiront pas \u00e0 en liquider les cons\u00e9quences. Le style doucereux de Bortnianski r\u00e9sonne de la capitale aux villages de campagne et, h\u00e9las, il pla\u00eet au public. Il faudrait un messie qui d\u00e9truirait d\u2019un seul coup tout l\u2019ancien et suivrait une nouvelle voie. Cette nouvelle voie, c\u2019est le retour \u00e0 l\u2019antiquit\u00e9 blanchie et aux anciens motifs, dans une harmonisation adapt\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De nombreux compositeurs de musique religieuse de l\u2019\u00e9poque s\u2019attachaient alors \u00e0 harmoniser les m\u00e9lodies anciennes, notamment le ma\u00eetre de Tcha\u00efkovski, G. Lomakine, qui se battait pour faire \u00ab\u00a0rena\u00eetre l\u2019antiquit\u00e9 originelle\u00a0\u00bb dans le chant d\u2019\u00e9glise. Tcha\u00efkovski entretenaient des relations \u00e9troites avec d\u2019autres grands connaisseurs et sp\u00e9cialistes du chant sacr\u00e9 russe de l\u2019\u00e9poque, notamment le prince V. Odo\u00efevski, grand musicologue, et l\u2019archipr\u00eatre Dimitri Razoumovski, professeur au Conservatoire de Moscou.<\/p>\n<p>Ce dernier inspira \u00e0 Tcha\u00efkovski d\u2019\u00e9crire son \u00ab\u00a0Manuel abr\u00e9g\u00e9 d\u2019harmonie, adapt\u00e9 \u00e0 la lecture des \u0153uvres de musique sacr\u00e9e en Russie\u00a0\u00bb. Le manuscrit de l\u2019auteur porte un titre un peu diff\u00e9rent\u00a0: \u00ab\u00a0Manuel abr\u00e9g\u00e9 d\u2019harmonie, \u00e0 l\u2019intention des professeurs de chant choral et des chefs de ch\u0153ur par P. Tcha\u00efkovski, professeur du Conservatoire de Moscou.\u00a0\u00bb Dans ce manuel, le compositeur illustre les r\u00e8gles de l\u2019harmonique par des exemples musicaux tir\u00e9s d\u2019\u0153uvres de musique sacr\u00e9e d\u2019auteurs comme A. Lvov, D. Bortnianski et B. Galuppi.<\/p>\n<p>En 1874, Tcha\u00efkovski devient membre de la Soci\u00e9t\u00e9 des amateurs d\u2019art russe ancien, dont l\u2019objet \u00e9tait de collecter et d\u2019\u00e9tudier le patrimoine artistique russe ancien, notamment la musique religieuse.<\/p>\n<p>Une lettre de Tcha\u00efkovski \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00eaque Michel (Louzine) d\u2019Oumansk, dat\u00e9e du 22 septembre 1882<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> t\u00e9moigne de son int\u00e9r\u00eat pour le chant religieux de son \u00e9poque. La lettre fait suite \u00e0 la visite du monast\u00e8re de l\u2019\u00c9piphanie de Kiev\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne vis pas \u00e0 Kiev, \u00e9crit Tcha\u00efkovski, mais j\u2019y passe deux ou trois fois par an\u00a0; \u00e0 chaque fois, je m\u2019efforce d\u2019\u00eatre \u00e0 Kiev le dimanche matin pour aller \u00e0 la liturgie dans la matin\u00e9e au monast\u00e8re et assister \u00e0 la liturgie que vous c\u00e9l\u00e9brez si bien, de fa\u00e7on si \u00e9mouvante. Chaque fois, que j\u2019y viens, je suis profond\u00e9ment frapp\u00e9 de l\u2019indicible splendeur de l\u2019office pontifical en g\u00e9n\u00e9ral, et du v\u00f4tre en particulier. Chaque fois, cependant, ce sentiment de sainte effusion se refroidit peu \u00e0 peu, et je finis par sortir de l\u2019\u00e9glise sans attendre l\u2019ouverture des portes royales apr\u00e8s le verset de communion, d\u00e9\u00e7u, troubl\u00e9, indign\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ensuite, le compositeur d\u00e9taille les causes de son indignation et de sa d\u00e9ception. Le chant du ch\u0153ur monacal, reconna\u00eet-il, \u00ab\u00a0agace, afflige, horrifie, m\u00eame\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s un discours sur l\u2019histoire du chant d\u2019\u00e9glise en Russie, soumis \u00e0 des influences \u00e9trang\u00e8res, Tcha\u00efkovski avoue\u00a0: \u00ab\u00a0En tant que musicien et en tant qu\u2019orthodoxe, je n\u2019arrive jamais \u00e0 \u00eatre enti\u00e8rement satisfait du chant des chorales de nos \u00e9glises, si choisies soient les voix, si excellent soit le chef de ch\u0153ur. Mais que faire\u00a0! On ne refait pas l\u2019histoire, et je suis forc\u00e9 de me faire au style qui s\u2019est impos\u00e9 dans la musique religieuse, et ce, au point de n\u2019avoir pas r\u00e9pugn\u00e9 \u00e0 accepter de pr\u00e9parer une nouvelle \u00e9dition des \u0153uvres de Bortnianski, ce talentueux coupable d\u2019avoir impos\u00e9 une fausse direction, b\u00e2tie sur un terrain \u00e9tranger<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Enfin, le compositeur passe au th\u00e8me central de sa lettre, la description du chant \u00e0 l\u2019office auquel il assista\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est le c\u0153ur serr\u00e9 que j\u2019ai \u00e9cout\u00e9 dimanche dernier (26 septembre) ce triple \u00ab\u00a0Kyrie eleison\u00a0\u00bb, bizarre, rappelant la mazurka, mani\u00e9r\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e que le ch\u0153ur monastique a chant\u00e9 pendant la litanie instante. J\u2019ai entendu le \u00ab\u00a0Une offrande de paix\u00a0\u00bb et la suite de l\u2019office, jusqu\u2019au \u00ab\u00a0Nous te chantons\u00a0\u00bb, d\u2019un auteur que je ne connais pas, avec une impatience grandissante. Le \u00ab\u00a0Il est digne\u00a0\u00bb m\u2019a un peu consol\u00e9, car la construction du chant portait quelques traits de m\u00e9lodie antique\u00a0; il a \u00e9t\u00e9 en tous cas chant\u00e9 sans affectation, avec simplicit\u00e9, comme doit l\u2019\u00eatre le chant d\u2019\u00e9glise. Lorsque les portes royales se sont ferm\u00e9es et que les chantres ont chant\u00e9 rapidement, sur un accord, le \u00ab\u00a0Louez Dieu depuis les cieux\u00a0\u00bb, comme se d\u00e9barrassant du pesant fardeau de louer le Seigneur car ayant le devoir d\u2019offrir au public une musique de concert, lorsqu\u2019ils se sont mis, rassemblant leurs forces, \u00e0 interpr\u00e9ter un concerto inepte et vulgaire, abondant en vocalises inconvenables dans une \u00e9glise, b\u00e2ti sur un mode \u00e9tranger, long, d\u00e9pourvu de sens et hideux, j\u2019ai ressenti une pouss\u00e9e d\u2019indignation qui n\u2019a fait qu\u2019augmenter tout le temps que dura le chant. Tant\u00f4t un basse solo vocif\u00e9rait d\u2019un rugissement sauvage, tant\u00f4t un soprano solitaire se mettait \u00e0 piailler. On entendait un morceau extrait d\u2019un quelconque tr\u00e9pak italien, ou encore retentissait un motif amoureux d\u2019op\u00e9ra, artificiellement doucereux dans l\u2019harmonisation la plus grossi\u00e8re, la plus nue, la plus plate, \u00e0 moins que le ch\u0153ur ne se p\u00e2m\u00e2t dans un pianissimo exag\u00e9r\u00e9ment doux, avant de rugir ou de piailler \u00e0 pleine gorge. Seigneur\u00a0! Et \u00e0 quel moment se produit cette orgie musicale\u00a0? Juste au moment o\u00f9 se produit l\u2019acte central de toute la c\u00e9r\u00e9monie religieuse, lorsque Votre \u00c9minence et ses conc\u00e9l\u00e9brants communient au corps et au sang du Christ\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comme on le voit, Tcha\u00efkovski ne m\u00e9nage pas les couleurs vives pour d\u00e9crire ce qui l\u2019indigna si fortement. Il termine ainsi sa lettre\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque je suis sorti de l\u2019\u00e9glise, chass\u00e9 de l\u00e0 par ces trucs musicaux adroitement interpr\u00e9t\u00e9s par le ch\u0153ur du monast\u00e8re, qui offensaient mon ou\u00efe et mon esprit, une foule de gens sortit en m\u00eame temps que moi avec pr\u00e9cipitation. D\u2019apr\u00e8s l\u2019aspect ext\u00e9rieur, des gens instruits, appartenant \u00e0 des milieux sup\u00e9rieurs. Mais ils ne sortaient pas pour les m\u00eames raisons que moi. D\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019ils disaient, j\u2019ai compris que ces messieurs n\u2019\u00e9taient pas venus \u00e0 l\u2019\u00e9glise pour y prier, mais pour se distraire. Ils \u00e9taient satisfaits du concert et louaient fort les chantres et le chef de ch\u0153ur. Visiblement, ils \u00e9taient venus pour le concert, et, celui-ci une fois termin\u00e9, ils avaient eu envie de sortir. Ils sont le public, venu non pas prier, mais passer gaiement une demi-heure de temps\u2026 L\u2019\u00c9glise orthodoxe doit-elle vraiment servir \u00e0 organiser les loisirs ces gens vides\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Les probl\u00e8mes du chant d\u2019\u00e9glise aujourd\u2019hui<\/strong><\/p>\n<p>Pourquoi ai-je cru n\u00e9cessaire de citer cette lettre, et de m\u2019\u00e9tendre de fa\u00e7on aussi d\u00e9taill\u00e9e sur l\u2019opinion de Tcha\u00efkovski sur la musique religieuse\u00a0? Parce que, malheureusement, les probl\u00e8mes mis en \u00e9vidence par Tcha\u00efkovski ne sont toujours pas enti\u00e8rement \u00e9limin\u00e9s du chant d\u2019\u00e9glise russe. De nos jours encore, dans certaines grandes paroisses urbaines o\u00f9 il y a des ch\u0153urs professionnels, on entend au moment de la communion du clerg\u00e9 des \u00ab\u00a0concerts spirituels\u00a0\u00bb alambiqu\u00e9s \u00e9crits \u00e0 la mani\u00e8re italienne, distrayant les pr\u00eatres de la communion et les fid\u00e8les de la pr\u00e9paration \u00e0 la communion. De nos jours encore, le r\u00e9pertoire des chorales comprend des \u0153uvres que seul le texte rattache \u00e0 l\u2019\u00c9glise, tandis qu\u2019elles sont absolument profanes par la langue musicale.<\/p>\n<p>Les probl\u00e8mes d\u00e9sign\u00e9s par Tcha\u00efkovski ont une longue histoire. Comme on sait, durant des si\u00e8cles, la liturgie de l\u2019\u00c9glise orthodoxe russe utilisait le chant neumatique, ou <em>znamenny\u00a0<\/em>: une forme de chant monophonique, transcrit par des neumes. Aux XV \u2013 XVI si\u00e8cles apparaissent de nouvelles formes de chant (<em>poutevo\u00ef, demestvenny<\/em>, puis grec, bulgare, ki\u00e9vien). Mais l\u2019on continuait de chanter \u00e0 l\u2019unisson.<\/p>\n<p>L\u2019apparition du chant \u00ab\u00a0partessien\u00a0\u00bb marque une nouvelle \u00e9poque dans l\u2019histoire du chant d\u2019\u00e9glise russe. Il s\u2019agit d\u2019un chant polyphonique harmonis\u00e9, originaire du Sud-Est de la Russie \u00e0 la fin du XVI si\u00e8cle, diff\u00e9rant radicalement des styles de chant de l\u2019Ancienne Russie dans la mesure o\u00f9 il se d\u00e9veloppe sous l\u2019influence de l\u2019art musical de l\u2019Europe occidentale. En m\u00eame temps, son apparition doit beaucoup \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter contre l\u2019influence catholique\u00a0: l\u2019ornementation musicale de la liturgie \u00e9tait en effet l\u2019un des moyens utilis\u00e9 par les catholiques pour attirer les orthodoxes du Royaume de Pologne et de Lituanie dans leurs \u00e9glises. Les compositions partessiennes ukrainiennes et bi\u00e9lorusses de l\u2019\u00e9poque se caract\u00e9risent par l\u2019absence de lien m\u00e9lodique avec les modes de chant traditionnels.<\/p>\n<p>Les r\u00e9formes de Pierre I, qui frapp\u00e8rent l\u2019ensemble de la culture russe, touch\u00e8rent aussi le chant d\u2019\u00e9glise. Apr\u00e8s Pierre, c\u2019est la Chapelle imp\u00e9riale de Saint-P\u00e9tersbourg qui donne le ton. Le style italien s\u2019introduit dans le chant d\u2019\u00e9glise, et la direction de la chapelle est m\u00eame confi\u00e9e \u00e0 des ma\u00eetres italiens, auteurs de musique profane, comme B. Galuppi et G. Sarti. Ces compositeurs associaient leurs fonctions de ma\u00eetre de chapelle \u00e0 une activit\u00e9 d\u00e9bordante dans le domaine de la musique profane, \u00e9crivant et montant des op\u00e9ras.<\/p>\n<p>Le principal arbitre de la mode dans le domaine du chant religieux \u00e0 la fin du XVIII et au d\u00e9but du XIX si\u00e8cles, D. S. Bortnianski, fut l\u2019\u00e9l\u00e8ve de Galuppi. Il \u00e9crivit de multiples pi\u00e8ces profanes, toutes oubli\u00e9es apr\u00e8s sa mort. La musique sacr\u00e9e de Bartnianski, au contraire, fut largement appr\u00e9ci\u00e9e de son vivant, et le reste encore aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>L\u2019une des particularit\u00e9s du chant \u00ab\u00a0italien\u00a0\u00bb dans les \u00e9glises russes est le manque de correspondance entre la forme musicale et le sens de la liturgie. De nombreux compositeurs du XIX si\u00e8cle ne pouvaient et ne cherchaient pas \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer l\u2019esprit de la liturgie orthodoxe\u00a0; leur musique n\u2019a parfois absolument aucun rapport avec les paroles prononc\u00e9es ou les rites accomplis. La liturgie \u00e9tait per\u00e7ue par les compositeurs comme une s\u00e9rie de num\u00e9ros de concert, o\u00f9 un rythme rapide doit succ\u00e9der \u00e0 un rythme lent, o\u00f9 le <em>forte<\/em> suit le <em>piano<\/em>, ce qui permet d\u2019obtenir la diversit\u00e9 exig\u00e9e par les traditions de la musique profane. La notion de service divin comme myst\u00e8re se d\u00e9veloppant en continu est ainsi totalement perdue.<\/p>\n<p>La s\u00e9cularisation du chant liturgique inqui\u00e9tait profond\u00e9ment de nombreux grands hi\u00e9rarques et asc\u00e8tes russes, d\u00e9sireux de conserver l\u2019esprit religieux du chant liturgique. De nombreux compositeurs professionnels avaient aussi conscience de la profonde d\u00e9gradation int\u00e9rieure de la tradition du chant d\u2019\u00e9glise, r\u00e9sultat des influences occidentales. Tcha\u00efkovski n\u2019est pas le seul \u00e0 s\u2019\u00eatre prononc\u00e9 durement sur l\u2019\u00e9tat du chant sacr\u00e9.<\/p>\n<p>En quoi le chant d\u2019\u00e9glise doit-il se distinguer du chant profane\u00a0? A mon avis, c\u2019est l\u2019esprit de pri\u00e8re qui fait avant tout la diff\u00e9rence. Le chant liturgique doit se distinguer par sa profondeur spirituelle et s\u2019\u00e9loigner le plus possible des mod\u00e8les de la musique de concert, de la musique profane encore trop souvent interpr\u00e9t\u00e9s aujourd\u2019hui dans nos \u00e9glises. Le chant de la Liturgie ne doit pas distraire les fid\u00e8les de la participation spirituelle \u00e0 la Sainte C\u00e8ne du Seigneur, dont chaque liturgie est le renouvellement, mais, au contraire, aider le croyant \u00e0 saisir l\u2019esprit de l\u2019office divin, \u00e0 se pr\u00e9parer \u00e0 la r\u00e9ception des Saints Myst\u00e8res du Christ. Par ailleurs, le chant doit rendre compr\u00e9hensibles et accessibles \u00e0 l\u2019esprit et au c\u0153ur du fid\u00e8les les textes liturgiques.<\/p>\n<p>En tant que c\u00e9l\u00e9brant, je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 indiff\u00e9rent \u00e0 la qualit\u00e9 de la musique interpr\u00e9t\u00e9e dans l\u2019\u00e9glise. En trente ans de c\u00e9l\u00e9bration \u00e0 l\u2019Autel de Dieu, j\u2019ai entendu bien des chorales diff\u00e9rentes\u00a0: des grandes et des petites, des ch\u0153urs de professionnels et des chorales d\u2019amateurs, certaines se concentrant sur les m\u00e9lodies ordinaires, d\u2019autres s\u2019orientant sur un r\u00e9pertoire de concert. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s rarement satisfait. La plupart du temps, le chant g\u00eanait la pri\u00e8re bien plus qu\u2019il n\u2019y contribuait, et pour se concentrer, il fallait s\u2019abstraire du chant du ch\u0153ur.<\/p>\n<p>Tant\u00f4t les chorales chantent trop fort, si bien que le clerg\u00e9 doit crier pour se faire entendre, tant\u00f4t elles chantent trop vite, et le pr\u00eatre n\u2019a pas le temps de lire les pri\u00e8res pr\u00e9vues \u00e0 cet endroit. Parfois, au contraire, l\u2019office est artificiellement prolong\u00e9 par un chant trop lent. Il arrive que, pendant l\u2019office, le sanctuaire m\u00e8ne sa vie, tandis que le ch\u0153ur vit la sienne. Le rite se poursuit dans le sanctuaire, tandis que la chorale est occup\u00e9e \u00e0 autre chose\u00a0: plut\u00f4t \u00e0 un concert qu\u2019\u00e0 un office religieux.<\/p>\n<p>Les chefs de ch\u0153ur choisissent g\u00e9n\u00e9ralement des chants \u00e9crits par diff\u00e9rents auteurs, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, dans des styles diff\u00e9rents. Tout cela sera interpr\u00e9t\u00e9 pendant la m\u00eame liturgie, ce qui cr\u00e9e souvent une impression de dissonance entre l\u2019organisation interne de l\u2019office, et des morceaux n\u2019ayant aucun lien entre elles, qui sont propos\u00e9es \u00e0 l\u2019auditeur comme fond musical.<\/p>\n<p>Bien plus, parmi la multitude de pi\u00e8ces musicales liturgique, \u00e9crites entre la fin du XVIII et le d\u00e9but du XIX si\u00e8cle, il y a tr\u00e8s peu de Liturgies en entier. G\u00e9n\u00e9ralement, les compositeurs pr\u00e9f\u00e9raient \u00e9crire diff\u00e9rents morceaux, \u00e0 partir desquels les chefs de ch\u0153ur constituaient leur liturgie. En \u00e9crivant une Liturgie enti\u00e8re, Tcha\u00efkovski s\u2019est d\u00e9marqu\u00e9 de la tradition de son \u00e9poque. Il n\u2019\u00e9tait pourtant mu que par le d\u00e9sir de rendre au chant de la Liturgie son int\u00e9grit\u00e9, de la d\u00e9livrer de \u00ab\u00a0l\u2019italianisation\u00a0\u00bb dont se plaignaient ses contemporains, d\u00e9sireux de faire rena\u00eetre dans le chant d\u2019\u00e9glise russe \u00ab\u00a0l\u2019antiquit\u00e9 originelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les ma\u00eetres italiens, dont de nombreux compositeurs de musique sacr\u00e9e russes du XIX si\u00e8cle furent les imitateurs, ont introduit dans le chant d\u2019\u00e9glise des \u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers, comme la succession des rythmes lents et rapides, l\u2019alternance du <u>forte<\/u> et du <u>piano<\/u>. Ces principes sont emprunt\u00e9s au concerto instrumental, mais n\u2019ont rien \u00e0 voir ni avec l\u2019esprit, ni avec la lettre de la Divine liturgie.<\/p>\n<p>Ainsi, par exemple, si le chant \u00ab\u00a0Il est digne et juste\u00a0\u00bb est souvent interpr\u00e9t\u00e9 doucement, sur un rythme lent, le \u00ab\u00a0Saint, saint, saint le Seigneur Sabaoth\u00a0\u00bb est presque toujours chant\u00e9 fort et rapidement. Pourtant, pendant ce chant, le pr\u00eatre lit \u00e0 l\u2019autel une partie tr\u00e8s importante de la pri\u00e8re eucharistique, amenant au moment le plus important de la Liturgie, la transformation du pain et du vin en Corps et Sang du Sauveur. Bien souvent, le pr\u00eatre qui lit ces pri\u00e8res \u00e0 voix haute ne s\u2019entend pas lui-m\u00eame\u00a0: les conc\u00e9l\u00e9brants qui se trouvent \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s ne l\u2019entendent pas non plus. Les compositeurs du XIX si\u00e8cle ne s\u2019\u00e9tant pas pr\u00e9occup\u00e9s de faire co\u00efncider la longueur du chant avec celle des pri\u00e8res lues \u00e0 l\u2019autel, le \u00ab\u00a0Saint, saint, saint\u00a0\u00bb est beaucoup plus court que ne l\u2019exigerait une lecture attentive de la pri\u00e8re. Finalement, le pr\u00eatre lit la pri\u00e8re pr\u00e9cipitamment, ou, encore pire, en parcourt le texte des yeux dans son livre, afin qu\u2019il n\u2019y ait pas de pause apr\u00e8s que le ch\u0153ur a fini de chanter.<\/p>\n<p>Un autre exemple, celui du chant des Ch\u00e9rubins. Sa premi\u00e8re partie est souvent interpr\u00e9t\u00e9e lentement, tandis que la seconde (\u00ab\u00a0Pour recevoir le Roi\u2026\u00a0\u00bb) est chant\u00e9e \u00e0 pleine voix et sur un rythme rapide. Se serait-il donc pass\u00e9 quelque chose\u00a0? Pourquoi change-t-on si brusquement de disposition apr\u00e8s la Grande entr\u00e9e\u00a0? L\u2019office n\u2019est pas termin\u00e9, au contraire, il parvient \u00e0 son point culminant, l\u2019Eucharistie.<\/p>\n<p>Rien, si ce n\u2019est l\u2019influence du concerto instrumental italien, ne peut expliquer cette habitude sauvage, que beaucoup d\u2019entre nous ne remarquent m\u00eame pas, habitu\u00e9s \u00e0 cet \u00e9tat de choses\u00a0: diviser le chant des Ch\u00e9rubins en deux parties, sans aucun lien entre elles d\u2019un point de vue musical.<\/p>\n<p>Cette tradition ne d\u00e9coule ni du texte du chant des Ch\u00e9rubins, ni de la logique de la Grande entr\u00e9e, qui se d\u00e9roule \u00e0 ce moment. Interpr\u00e9ter les deux parties du chant des Ch\u00e9rubins sur le m\u00eame rythme permettrait, au contraire, aux fid\u00e8les, d\u2019envisager la Grande entr\u00e9e comme une seule action liturgique, n\u2019\u00e9tant pas coup\u00e9e artificiellement en deux parties.<\/p>\n<p>On pourrait citer encore quantit\u00e9 d\u2019autres exemples semblables qui cachent une seule et m\u00eame maladie, propre \u00e0 la majorit\u00e9 des compositeurs de musique religieuse au XIX si\u00e8cle (et c\u2019est leur patrimoine qui constitue la base du r\u00e9pertoire actuel de la plupart des chorales)\u00a0: leur musique ne correspond pas au service divin.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qu\u2019affirmait le Patriarche de Moscou et de toute la Russie Alexis I il y a quelques d\u00e9cennies\u00a0: \u00ab\u00a0A l\u2019heure actuelle, au lieu de la musique c\u00e9leste qui se faisait entendre dans les chants antiques, s\u00e9v\u00e8res et majestueux, nous entendons une suite de sons l\u00e9gers et profanes. Ainsi, le chant dans nos \u00e9glises, en particulier dans les \u00e9glises urbaines, ne correspond nullement \u00e0 l\u2019objectif qu\u2019il devrait poursuivre. L\u2019\u00e9glise, au lieu d\u2019\u00eatre une maison de pri\u00e8re, devient trop souvent une salle de concerts gratuits, attirant un \u00ab\u00a0public\u00a0\u00bb, au lieu des fid\u00e8les qui doivent, contre leur gr\u00e9, supporter ce chant les distrayant de la pri\u00e8re. Les formes de chant d\u2019\u00e9glise antiques, si touchants, comme le chant <em>znamenny<\/em>, le chant grec, bulgare, ki\u00e9vien sont presque oubli\u00e9s, m\u00eame dans la transposition de bons compositeurs r\u00e9cents. On entend souvent \u00e0 l\u2019\u00e9glise une musique qui devrait accompagner de toutes autres paroles que celles qui sont chant\u00e9es, car il n\u2019y a aucune correspondance entre les paroles et la musique. Ce chant, loin d\u2019inciter \u00e0 la pri\u00e8re, provoque l\u2019indignation des fid\u00e8les et n\u2019est \u00e9cout\u00e9 avec plaisir que de ceux qui viennent \u00e0 l\u2019\u00e9glise comme au th\u00e9\u00e2tre, ne sont pas venus pour prier, mais pour d\u00e9lecter leur oreille des m\u00e9lodies profanes auxquelles elle est accoutum\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Rendre au chant d\u2019\u00e9glise l\u2019esprit de pri\u00e8re<\/strong><\/p>\n<p>On pourrait citer bien d\u2019autres \u00e9minents hi\u00e9rarques de notre \u00c9glise sur le chant religieux, \u00e0 commencer par saint Philar\u00e8te de Moscou, saint Ignace (Briantchaninov) et saint Th\u00e9ophane le Reclus, jusqu\u2019\u00e0 nos contemporains. Tous d\u00e9noncent, avec une certaine unanimit\u00e9, la maladie dont souffre le chant d\u2019\u00e9glise, une maladie qui n\u2019est toujours pas gu\u00e9rie aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Une chose est de poser un diagnostic, une autre de trouver le rem\u00e8de. Dans cette derni\u00e8re partie de mon expos\u00e9, je tenterai d\u2019esquisser les solutions qui, me semble-t-il, permettraient de rendre \u00e0 notre chant d\u2019\u00e9glise son esprit de pri\u00e8re.<\/p>\n<p>Je ne cache pas que l\u2019id\u00e9al, l\u2019\u00e9talon du chant d\u2019\u00e9glise russe est pour moi le chant <em>znamenny<\/em> \u00e0 l\u2019unisson. Nous sommes appel\u00e9s \u00e0 louer Dieu \u00ab\u00a0d\u2019un seul c\u0153ur et d\u2019une seule voix\u00a0\u00bb. Qu\u2019est-ce-que cela signifie, traduit en langage musical\u00a0? Rien d\u2019autre que le chant monophonique. Comment peut-on louer Dieu \u00ab\u00a0d\u2019une seule voix\u00a0\u00bb, s\u2019il chacun chante sa partie\u00a0?<\/p>\n<p>Cependant, je comprends parfaitement que le passage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 au chant neumatique est impossible et inconvenant aujourd\u2019hui. Le chant \u00e0 l\u2019unisson est naturel dans les paroisses de vieux-ritualistes rattach\u00e9s \u00e0 notre \u00c9glise, il est naturel pour certains offices monastiques, pour les offices de car\u00eame. Quant aux paroisses ordinaires, aux dimanches et aux jours de f\u00eate, seule une utilisation limit\u00e9e du chant <em>znamenny<\/em> et d\u2019autres modes de chant \u00e0 l\u2019unisson est possible. Comme le remarquait le Patriarche Cyrille au Concile \u00e9piscopal de 2013, il est inadmissible \u00ab\u00a0de donner au chant <em>znamenny<\/em> le statut d\u2019unique style de chant v\u00e9ritablement eccl\u00e9siastique\u00a0\u00bb. Selon le Primat, \u00ab\u00a0les meilleurs mod\u00e8les de ce chant appartiennent indubitablement au tr\u00e9sor de l\u2019art eccl\u00e9siastique, mais l\u2019\u00c9glise conna\u00eet d\u2019autres styles, profond\u00e9ment ancr\u00e9s dans sa pratique liturgique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019un de ces styles est le chant <em>znamenny<\/em> harmonis\u00e9 pour ch\u0153ur \u00e0 quatre voix. Certes, il faut bien comprendre que ni le chant neumatique, ni les autres types de chant ancien n\u2019\u00e9taient faits pour \u00eatre harmonis\u00e9s\u00a0: placer des accords sous une m\u00e9lodie \u00e0 l\u2019unisson, c\u2019est lui ajouter artificiellement ce dont elle n\u2019avait nullement besoin. N\u00e9anmoins, \u00e0 mon avis, mieux vaut interpr\u00e9ter une m\u00e9lodie ancienne harmonis\u00e9e qu\u2019un concert \u00e0 la mode italienne.<\/p>\n<p>La base de l\u2019office divin repose sur l\u2019ordinaire des huit tons. Lorsqu\u2019on abr\u00e8ge l\u2019office, il ne convient pas de sacrifier ces hymnes, malgr\u00e9 leur apparente monotonie musicale. Malheureusement, c\u2019est souvent ce qui se produit dans nos paroisses. Apr\u00e8s avoir interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te un ou deux stich\u00e8res suivant la m\u00e9lodie du ton occurrent, les chantres transforment ensuite le \u00ab\u00a0Nuns dimitis\u00a0\u00bb en concert spirituel, n\u2019\u00e9pargnant ni leur temps, ni leurs forces.<\/p>\n<p>Un des probl\u00e8mes de nos chorales paroissiales est le refus de renouveler le r\u00e9pertoire. De semaines en semaines, d\u2019ann\u00e9es en ann\u00e9es, ce sont les m\u00eames \u0153uvres de ces m\u00eames auteurs du XIX si\u00e8cle qui sont reprises, comme si rien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit depuis dans la litt\u00e9rature musicale religieuse. Pourtant, la renaissance de l\u2019\u00c9glise, sans pr\u00e9c\u00e9dent par son ampleur, qui a commenc\u00e9 en 1988, a touch\u00e9 aussi la sph\u00e8re musicale. A la plume de toute une pl\u00e9iade de compositeurs spirituels, comme le m\u00e9tropolite Jonathan (Eletskikh), la moniale Julienne (Denissova), Guennadi Lapaev, Vladimir Fa\u00efner, et d\u2019autres, appartiennent des \u0153uvres remarquables, tout \u00e0 fait dignes de prendre place dans le r\u00e9pertoire des chorales d\u2019\u00e9glise.<\/p>\n<p>Il faut tout faire pour que le chant interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019office divin co\u00efncide avec le contenu de l\u2019office. Ce n\u2019est pas seulement la t\u00e2che des chefs de ch\u0153ur, mais aussi celle du clerg\u00e9. Les pr\u00eatres doivent exiger des chefs de ch\u0153ur que le chant soit priant, que les hymnes correspondent par leur longueur \u00e0 celle des pri\u00e8res lues pendant leur interpr\u00e9tation. Un lien vivant entre le sanctuaire et le <em>kliros<\/em>, un contact permanent entre le pr\u00eatre et le ch\u0153ur, un contr\u00f4le du r\u00e9pertoire et du mode d\u2019interpr\u00e9tation sont des facteurs essentiels de revitalisation de l\u2019atmosph\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019office divin.<\/p>\n<p>Je ne peux pas ne pas me souvenir de l\u2019hi\u00e9rarque qui m\u2019ordonna, Mgr Victorin, archev\u00eaque de Vilnius et de Lituanie. Avant chaque service, le chef de ch\u0153ur lui pr\u00e9sentait le programme des hymnes qui devraient \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es. Monseigneur la lisait toujours attentivement, et, une fois l\u2019office termin\u00e9, communiquait ses remarques au chef de ch\u0153ur.<\/p>\n<p>Le chant ne doit \u00eatre ni trop rapide, ni trop lent. Chaque office \u00e0 son rythme, d\u00e9fini, principalement, par son texte. Le texte de l\u2019office doit \u00eatre lu ou chant\u00e9 de fa\u00e7on \u00e0 ce que le fid\u00e8le ait le temps de p\u00e9n\u00e9trer son contenu, et, en m\u00eame temps, ne soit pas distrait de la pri\u00e8re par des longueurs artificielles ou des pauses. Certaines chorales ont l\u2019habitude d\u2019allonger la fin des hymnes, de faire durer l\u2019Amen \u00e0 la fin des ect\u00e9nies. Si \u00ab\u00a0Amen\u00a0\u00bb dure quarante secondes, le fid\u00e8le a le temps d\u2019oublier de quoi il \u00e9tait question dans les demandes des litanies, il se met involontairement \u00e0 penser \u00e0 autre chose en attendant la suite de l\u2019office.<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0cris d\u00e9sordonn\u00e9s\u00a0\u00bb sont inadmissibles dans une chorale d\u2019\u00e9glise (comme l\u2019indiquait le VI Concile \u0153cum\u00e9nique). Je pr\u00e9sume que des nuances comme <em>pianissimo<\/em>, <em>piano<\/em>, <em>mezzo-piano<\/em> et <em>mezzo-forte<\/em> sont possibles, mais ni <em>forte<\/em>, ni <em>fortissimo<\/em> n\u2019ont leur place au ch\u0153ur. M\u00eame si ces nuances figurent sur la partition, on n\u2019est pas oblig\u00e9 de les suivre. Dans ce cas concret, la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019office divin est plus importante que la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Le chant de concerts spirituels apr\u00e8s le verset de communion est une des traditions introduites dans notre liturgie par les compositeurs italiens. Dans l\u2019id\u00e9al, il faudrait renoncer compl\u00e8tement \u00e0 les interpr\u00e9ter \u00e0 ce moment de la Liturgie. Dans la mesure o\u00f9, pour diff\u00e9rentes raisons, cela n\u2019est pas possible, il faut en tous cas choisir le r\u00e9pertoire avec soin. Le temps pr\u00e9c\u00e9dant la communion devrait \u00eatre consacr\u00e9 \u00e0 des r\u00e9flexions sur le sacrement \u00e0 venir, \u00e0 la lecture des Pri\u00e8res de la Sainte Communion, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u2019une musique profane forte aux accents troupiers.<\/p>\n<p>Le chant ne doit pas g\u00eaner la compr\u00e9hension du texte, mais l\u2019aider. Souvenons-nous que l\u2019office orthodoxe est une \u00e9cole de th\u00e9ologie, qui nous apprend \u00e0 penser en Dieu. Les textes liturgiques poss\u00e8dent une incontestable autorit\u00e9 th\u00e9ologie et dogmatique. \u00c9tant \u00e0 la fois l\u2019\u0153uvre de grands th\u00e9ologiens et de remarquables po\u00e8tes, ils font aussi partie de l\u2019exp\u00e9rience de pri\u00e8re d\u2019hommes parvenus \u00e0 la saintet\u00e9 et \u00e0 la divinisation. Ils sont reconnus par toute l\u2019\u00c9glise comme \u00ab\u00a0r\u00e8gle de foi\u00a0\u00bb, car durant des si\u00e8cles ont \u00e9t\u00e9 lus et chant\u00e9s partout dans les \u00e9glises orthodoxes. Tout ce qui aurait pu s\u2019y introduire de faux ou d\u2019\u00e9tranger, par malentendu ou par inadvertance, a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 par la Tradition de l\u2019\u00c9glise. Il n\u2019est rest\u00e9 qu\u2019une th\u00e9ologie pure et irr\u00e9prochable, habill\u00e9e sous la forme po\u00e9tique des hymnes liturgiques.<\/p>\n<p>L\u2019office divin est un acte cr\u00e9ateur, dans lequel l\u2019ensemble de l\u2019\u00c9glise est impliqu\u00e9. Beaucoup d\u00e9pend du clerg\u00e9, dans la c\u00e9l\u00e9bration de la Liturgie. La Liturgie est bien souvent \u00ab\u00a0vol\u00e9e\u00a0\u00bb aux fid\u00e8les \u00e0 cause de la c\u00e9l\u00e9bration h\u00e2tive ou n\u00e9gligente du pr\u00eatre. La Liturgie, qu\u2019elle soit c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par un \u00e9v\u00eaque dans une cath\u00e9drale ou par un pr\u00eatre dans une \u00e9glise rurale, doit \u00eatre lente et majestueuse. Chaque mot de la Liturgie doit \u00eatre prononc\u00e9 avec toute l\u2019attention possible, clairement et nettement. Il faut absolument que le pr\u00eatre prie avec la communaut\u00e9, et ne prononce pas m\u00e9caniquement des formules ayant perdu pour lui leur nouveaut\u00e9 et leur fra\u00eecheur. On ne doit pas s\u2019habituer \u00e0 la Liturgie, percevoir la Liturgie comme quelque chose de coutumier, d\u2019ordinaire, m\u00eame si elle est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e quotidiennement.<\/p>\n<p>La th\u00e9\u00e2tralisation de la Liturgie n\u2019est pas acceptable, pas plus que le mani\u00e9risme, l\u2019artifice. Le clerc ne doit pas exprimer ouvertement ses \u00e9motions, ses sentiments, ses impressions. Il ne doit pas attirer l\u2019attention sur lui par sa c\u00e9l\u00e9bration, afin que l\u2019attention du fid\u00e8le ne soit pas fix\u00e9e sur lui, mais sur le v\u00e9ritable c\u00e9l\u00e9brant de la Liturgie, le Christ.<\/p>\n<p>Ceci vaut aussi pour les diacres qui transforment souvent l\u2019office divin en th\u00e9\u00e2tre, d\u00e9pensant toute la richesse de leurs donn\u00e9es vocales et de leur talent d\u2019acteur pour provoquer plus d\u2019impression sur le public. Le r\u00f4le liturgique du diacre est extr\u00eamement important\u00a0: il invite la communaut\u00e9 \u00e0 la pri\u00e8re. C\u2019est de lui que d\u00e9pendent en partie les dispositions \u00e0 la pri\u00e8re des fid\u00e8les, et il ne doit pas les g\u00eaner.<\/p>\n<p>Le ch\u0153ur a aussi son r\u00f4le \u00e0 jouer pour cr\u00e9er une atmosph\u00e8re de pri\u00e8re, et il n\u2019est pas moins important que celui de l\u2019\u00e9v\u00eaque, du pr\u00eatre et du diacre. La pri\u00e8re du pr\u00eatre pr\u00e9sidant l\u2019office, ses dispositions les plus profondes peuvent ne pas se transmettre aux paroissiens si le ch\u0153ur les distrait par des chants profanes.<\/p>\n<p>Ne l\u2019oublions en aucun cas, les personnes venues \u00e0 l\u2019\u00e9glise assister \u00e0 l\u2019office ne sont pas l\u00e0 simplement pour observer, mais pour participer. Dans l\u2019antiquit\u00e9, cette participation s\u2019exprimait par les r\u00e9ponses du peuple aux ecphon\u00e8ses du pr\u00eatre et aux pri\u00e8res du diacre\u00a0: tous les rites liturgiques anciens sont con\u00e7us sous la forme d\u2019un dialogue entre clercs et les la\u00efcs. Avec le temps, les \u00e9glises se dot\u00e8rent de ch\u0153urs, et les paroissiens devinrent les t\u00e9moins silencieux du service liturgique, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par un groupe de personnes sp\u00e9cialement commues \u00e0 cet office.<\/p>\n<p>Faire participer les paroissiens activement \u00e0 la vie liturgique, c\u2019est la t\u00e2che de tout pasteur. L\u2019un des moyens possible est le chant du peuple. Je n\u2019ai eu qu\u2019une seule fois l\u2019occasion de c\u00e9l\u00e9brer un office chant\u00e9 par tout le peuple. C\u2019\u00e9tait dans les Carpates. La f\u00eate patronale avait attir\u00e9 des foules de gens, et il n\u2019y avait pas du tout de chorale. Le peuple de Dieu a chant\u00e9 toute la liturgie sous la conduite d\u2019un dirigeant. Je n\u2019appelle pas \u00e0 introduire le chant populaire partout, mais il me semble qu\u2019\u00e9largir la pratique de chanter tous en ch\u0153ur le\u00a0\u00ab\u00a0Credo\u00a0\u00bb et le Notre P\u00e8re \u00e0 d\u2019autres parties inamovibles de l\u2019office ne pourrait qu\u2019\u00eatre positif.<\/p>\n<p>Pour terminer, quelques mots sur le chant antiphonique. Toutes nos paroisses sont loin d\u2019avoir deux ch\u0153urs, mais l\u00e0 o\u00f9 il y en a, la plupart du temps, les r\u00f4les sont r\u00e9partis selon une formule tr\u00e8s simple\u00a0: le ch\u0153ur de gauche chante les m\u00e9lodies simples de l\u2019ordinaire liturgique, tandis que le ch\u0153ur de droite interpr\u00e8te des compositions d\u2019auteur, compliqu\u00e9es et pr\u00e9tentieuses, des concerts spirituels. Ceci cr\u00e9e une sensation permanente de dissonance et de discordance, surtout si le ch\u0153ur de droite se compose de professionnels et celui de gauche d\u2019amateurs, comme c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement le cas.<\/p>\n<p>Le chant antiphonique suppose l\u2019alternance de deux ch\u0153urs plus ou moins \u00e9gaux par les possibilit\u00e9s et la qualit\u00e9 du chant. L\u2019alternance s\u2019effectue \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un m\u00eame chant, par exemple dans les antiennes de la Divine liturgie.<\/p>\n<p>Si l\u2019on \u00e9tudie la structure po\u00e9tique des psaumes, on remarque forc\u00e9ment que chaque verset se divise en deux moiti\u00e9s, sorte de th\u00e8se et d\u2019antith\u00e8se. Par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0B\u00e9nis mon \u00e2me, le Seigneur \/ B\u00e9nis es-tu Seigneur. B\u00e9nis, mon \u00e2me, le Seigneur \/ et que tout ce qui est en moi b\u00e9nisse Son saint nom. B\u00e9nis mon \u00e2me, le Seigneur \/ et n\u2019oublie aucun de Ses bienfaits. C\u2019est lui purifie toutes tes iniquit\u00e9s \/ qui te gu\u00e9ris de toute maladie\u00a0\u00bb. Les B\u00e9atitudes \u00e9vang\u00e9liques suivent le m\u00eame principe. Dans le chant antiphonique, une chorale chante une moiti\u00e9 du verset, l\u2019autre, une autre. Ceci permettrait d\u2019appr\u00e9hender de fa\u00e7on nouvelle le sens du texte, en montrerait la sym\u00e9trie int\u00e9rieure et la po\u00e9sie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si l\u2019on suit attentivement l\u2019office, p\u00e9n\u00e9trant le sens de chaque rite, on ne peut pas ne pas s\u2019attendrir, en assistant \u00e0 notre office orthodoxe\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Tcha\u00efkovski \u00e0 la baronne von Meck. J\u2019aimerais terminer cet expos\u00e9 en citant ces mots du grand compositeur russe, et par le souhait que nous tous, clercs, chefs de ch\u0153ur, nous prosp\u00e9rions inlassablement dans la connaissance de Dieu gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019office divin, magnifique et majestueux, dont le chant choral fiat partie int\u00e9grante.<\/p>\n<p>_____________<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> A cette \u00e9poque, la chaire de Saint-P\u00e9tersbourg \u00e9tait occup\u00e9e par le m\u00e9tropolite Nicanor (Klementevski).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> L\u2019\u00e9v\u00eaque Michel (Louzine) \u00e9tait alors vicaire de la m\u00e9tropole de Kiev. Il occupa par la suite les chaires de Koursk et de Belgorod. Il est connu comme l\u2019un des hi\u00e9rarques les plus cultiv\u00e9s de son temps\u00a0; il est l\u2019auteur de nombreuses \u00e9tudes sur la Bible.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Tcha\u00efkovski se chargea de la r\u00e9vision des \u0153uvres de Bortnianski pour ch\u0153ur \u00e0 la demande de l\u2019\u00e9diteur P. Yourgenson. Ce travail lui pesait et lui prenait beaucoup de temps, mais il s\u2019en sortit brillamment.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Expos\u00e9 du m\u00e9tropolite Hilarion de Volokolamsk au premier Rassemblement des chefs de ch\u0153ur (1er d\u00e9cembre 2016, Moscou, Salle des conciles de l\u2019\u00e9glise du Christ Sauveur).<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":139436,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[95,1,12],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/139416"}],"collection":[{"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=139416"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/139416\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/139436"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=139416"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=139416"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/old.mospat.ru\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=139416"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}